Bien sûr le nom n’avait pas été choisi au hasard. Il fallait bien nommer cette équipe ou équipage qui allait poursuivre une aventure incertaine dans les pas de Paul Riquet. Après de multiples débats et palabres, il fut décidé que ce serait la bande des Craint Dégun. Un peu offensif me direz vous pour des non provençaux mais c’était pourtant bien leur état d’esprit du moins au départ de leur aventure.
La décision de s’embarquer sur un frêle esquif a certainement été prise en commun même si l’idée d’origine appartenait surtout à Baldo, le bosco de l’équipe. Les autres avaient déjà longé à de multiples reprises le trajet de leur future aventure avec d’autres moyens de locomotion et ne trouvaient pas forcément d’intérêt absolu à partager un espace exigu et sonore pendant une semaine. La convivialité eut alors raison de tout exercice de logique et ils validèrent à six ce qui deviendrait plus tard leur aventure extraordinaire bien nommée depuis, l’épopée des Craint Dégun.
Heureux qui comme Ulysse me direz vous sauf que le natif de Troie était marin ; subtile et infime différence avec les protagonistes de notre histoire. Bien sûr, tous avaient eut trait avec la mer et l’un d’entre eux dont nous tenons à préserver l’anonymat avait même était, fort provisoirement, détenteur du permis hauturier. Deux autres avaient même réussi ou acquit, ou obtenu le permis côtier sans toutefois ne jamais avoir mis en pratique l’instruction reçue.
Ce fut ainsi que, marins d’eau douce et sans conscience, ils prirent la décision de l’embarquement. Je vous passerai les détails des échanges survenus en ce beau village de Pechbonnieu un matin de Novembre alors que la France était par ailleurs à feu et à sang. Bien évidemment pour naviguer il leur fallait un bateau ; eu égard à leurs âges respectifs et respectables doté d’un minimum de confort ; en tenant compte de leur épicurisme, avec une cuisine digne de ce nom ; et devant les exigences féminines avec de multiples toilettes et salles de bains. C’est ainsi qu’ils réservèrent le navire amiral de la compagnie fluviale du Midi. Un vaisseau d’une blancheur immaculée, long presque comme un terrain de foot et large comme une tribune, en bref un cauchemar de naviguant. Les plus anciens, confiants dans leur expérience présumée, confièrent les armes et grades aux éléments féminins de la bande, me chargeant par ailleurs de coordonner les efforts de chacun.
En Méditerranée la mer ne monte ni ne descend, et même si notre pauvre père fût en charge un temps du marégraphe de la corniche c’est plus une lubie de scientifique qu’un élément à terroriser un breton bretonnant. Devant une amplitude de quelques centimètres, tout bon provençal qui se respecte sait que sa mer ne sera jamais ingrate et ne lui tournera jamais le dos. Vous pouvez la quitter, l’insulter lui faire la gueule, disparaître plusieurs années, elle sera toujours là, à votre retour, pour vous accueillir. Absolument rien à voir avec ces rivages nordiques qui se désertifient au rythme des marées. Fort de ce savoir ils s’engagèrent dans leur aventure sans toutefois avoir pleinement appréhendé les écueils que seraient les écluses. Ces ascenseurs à bateaux d’un autre temps ne seraient pas sans leur poser quelques problèmes que nous découvrirons par la suite.
L’aventure avait commencé avec les classes préparatoires, j’ai nommé l’intendance. La confection de la liste des vivres, chose importante s’il en est fût confiée aux deux personnes semblant les plus expérimentées. Tort leur en pris car d’un voyage d’agrément ils en arrivèrent à une expédition humanitaire. La première des préoccupations des intendantes consista à mesure, évaluer, quantifier la longueur de papier hygiénique indispensable à la traversée et malgré les explications du reste de l’équipage, leur rappelant que le cabotage permanent permettait des haltes de ravitaillement, que les territoires traversés pratiquaient aisément l’Occitan voire le vieux Français, rien n’y fit, la cale avant se remplirait de suffisamment de papier pour rallier Paris à Marseille.
Dans leur sagesse coutumière et pour éviter toute infection de salmonellose le Bosco insista pour prévoir du liquide cacheté n’ayant pour autre objectif que de préserver la santé de l’équipage. Et c’est ainsi que fut scellé devant un plat fumant de pieds et paquets cuits au feu de bois l’intendance du voyage.
Si un jour vous cherchez Frémont ou Marina et que vous passez par Niolon, lever les yeux avec émotion vers la gauche de la calanque, c’est là, dans la maison des Baldo que le complot fût verrouillé.
Le Bosco n’eut d’ailleurs de cesse de clamer à qui voulait l’entendre une phrase qui resterait dans les annales : « Combien de cubi ? Combien de cubi ? ».
Entre la légendaire prudence masculine et la rigueur féminine un compromis fut trouvé. Etant décidé à raisonner par multiple de 10 litres, Baldo emporta l’adhésion du groupe avec vingt litres de blanc corse. Pour éviter toute possibilité de déshydratation et se prémunir contre tout risque de non ravitaillement dans des contrées probablement hostiles et mal desservies une réserve de sécurité de vingt litres de rosé intégra en souplesse la provision de vivres.
Ils hésitèrent longuement sur les soixante litres mais craignant un déséquilibre dans le chargement, ils troquèrent les deux derniers cubis contre douze bouteilles de champagne, tant pour varier les plaisirs, satisfaire les filles, que pour avoir de quoi fêter dignement leurs exploits nautiques.
De bateau de plaisance et au fur et à mesure du comblement des cales le navire mutait peu à peu en barge de transport commercial, en péniche de fret avec licence quatre obligatoire.
Pour préparer un entraînement digne de ce nom et n’ayant pas d’âne à disposition, le pauvre Baldo avait quant à lui, pour préparer le week-end de Niolon, transporté la totalité des victuailles à dos d’homme, le cabanon gagnant en pittoresque ce qu’il perdait en accessibilité. Week end gastronomique autour du four à pizza avec validation de tous les breuvages retenus pour le voyage ; un véritable week-end de travail largement arrosé comme il se doit. Même Poulet, pourtant peu habitué à dépasser ses quatre heures de travail quotidien s’attela à la tâche avec ardeur et ne rendit les armes que le dernier verre validé. Force fut alors de constater, selon la consommation moyenne du week-end, qu’ils seraient en carafe normalement vers le Mercredi soir. Sauf insolation ou brusque changement climatique ils devraient se ravitailler en cours de route.
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